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Chapitre 1 : Les incursions arabes en France

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- Les premières incursions arabes en France : objectifs
- Première expédition : l’occupation de Narbonne en 719
- Deuxième expédition : Carcassone 725, Nîmes 726
- Troisième expédition : Le Pavé des Martyrs, pour les uns, Poitiers pour les autres

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Les premières incursions arabes en France : objectifs

Ce sont les émirs Andalous qui sont chargés des expéditions en France. Mouça, le gouverneur de l’Ifriqiya (Maghreb actuel), se promet de rejoindre Damas, siège du califat omeyyade à cette époque, en passant par le sud de l’Europe, et en combattant les Chrétiens jusqu’à Constantinople (Istanbul actuel), alors capitale des Chrétiens d’Orient. Il pense ainsi relier l’Andalus à l’Orient par la terre. Mais Mouça est rappelé plutôt que prévu par Damas (1).
La France, à cette époque, figure donc, dans le plan de conquête des Arabes.

En occupant le sud de la France, les Arabes ont pour but de l’islamiser, de même qu’ils pensent islamiser le sud de l’Italie, la Sicile, etc.
Cette mission se vérifie non seulement par les intentions des conquérants, mais encore sur le terrain, par le choix de leurs objectifs : l'attaque des institutions religieuses.
En effet, c'est parmi les religieux que les Arabes rencontrent le plus de résistance, alors que le milieu politique, divisé, est enclin à fléchir devant les conquérants, en signant des traités de coexistence.
Joseph Reinaud remarque que lors des premières incursions arabes dans le Languedoc, "les Sarrasins venaient accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, dans l'intention d'occuper le pays"(2).

Lorsqu’en 714, Mouça quitte l’Espagne, en désignant son fils Abd-al-Aziz pour le remplacer, il reste encore des noyaux de résistance dans le nord de la France, alors que dans le sud règne un calme relatif (3).

Les auteurs divergent quant à la date exacte des premières incursions arabes en France. Al Maqqari parle de la présence de Mouça à Narbonne et à Carcassonne, et on sait que ce gouverneur est rappelé à Damas en 714. Quant au lieu de la première incursion, il se situerait sur les côtes françaises dans l'île de Lérins, près d'Antibes (4).

 Musulmans et Sarrasins, Philippe Sénac, Paris 1980, 146 p., p. 22 et 82

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Première expédition : l’occupation de Narbonne en 719

Narbonne est situé à l’époque au milieu de marais et près de la mer. Lorsqu’il s’avance jusqu’à Nîmes, l'émir Al-Horr ne parvient pas à prendre la ville. C’est son successeur, l'émir As­samah, qui la prend en 719 après un siège de 28 jours (5).

Plan de la Mosquée de Narbonne d'après des fouilles archélogiques (la flèche en bas à gauche indique le nord)

 

Les Musulmans fortifient la ville de Narbonne et en font leur principale base en France.

 

Après la conquête de Narbonne, l’émir Assamah marche vers Toulouse, capitale de l’Aquitaine. Il entreprend le siège de la ville. Au moment où elle va tomber, le duc d’Aquitaine Eudes accourt avec toutes les troupes qu’il a pu rassembler. Dans les combats qui s’en suivent, Assamah trouve la mort. C’était en 102 (H) / 720 (ApJC) (6).

Voici comment Reinaud, qui situe cette bataille en mai 721, parle d’Assamah, que la chronique française nomme Zama :

La lutte fut terrible et le succès longtemps incertain. Alsamah se montrait partout; semblable à un lion que l’ardeur anime, il excitait les siens de la voix et du geste, et on reconnaît son passage aux longues traces de sang que laissait son épée; mais pendant qu’il se trouvait au plus épais de la mêlée, une lance l’atteignit et le renversa de cheval. Les sarrazins l’ayant vu tomber, le désordre se mit dans leurs rangs, et ils se retirèrent laissant le champ de bataille couvert de leurs morts " (7).

La défaite des Arabes devant Toulouse et la mort d’Assamah ne mettent pas fin à leur politique d’occupation.
Ils entreprennent même à partir de Narbonne des offensives contre les régions voisines. Mais pour le duc d'Aquitaine, sauver sa capitale de l'emprise des Arabes constitua non seulement une grande victoire pour l'Aquitaine, mais aussi l’occasion de renforcer, pour un temps, son indépendance vis à vis des princes francs du nord.


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Deuxième expédition : Carcassone 725, Nîmes 726

En 106 (H) / 724 (ApJC), ‘Anbaça, appelé par la chronique française Ambissa, est à la tête de l'Andalus. En 107 (H) / 725 (ApJC), il conquiert Carcassone qui restera sous domination arabe jusqu'en 759.

 Cruche en terre cuite jaune trouvée près de Carcassonne (Photo de J. Lacam)

Après la prise de Carcassonne, ‘Anbaça se dirige par la vallée du Rhône vers les Alpes et la Bourgogne. Il meurt dans cette expédition sur les bords du Rhône en 725 (8). Pendant cette offensive, les Arabes occupent l'Albigeois, le Rouergue, le Gévaudan et le Velay.
Après l’occupation de Nîmes en 726, les Arabes envoient des prisonniers à Barcelone, alors sous domination arabe.

D’autre part, les Arabes attaquent Vienne, Lyon, Mâcon, Chalon/Saône, Bon (près de Dijon). Ils arrivent jusqu’à Autun, Saulieu, Beze (non loin de Dijon), et jusqu’à 300 km au sud-est de Paris. D’autres sources parlent des abords de la Loire, des environs de Nevers, de la Franche-Comté. En fait, les Arabes ne rencontrent une véritable résistance que devant Sens (9).

L'expédition de ‘Anbaça a pour conséquence de renforcer les positions arabes acquises du temps d'Assamah, puisque leur camp principal, Narbonne, est maintenant protégé par de nouvelles avancées vers l'est et le nord.
La mort de ‘Anbaça coïncide avec une crise particulière parmi les nombreuses crises qui secouent l’Andalus. En effet, en l'espace de quatre ans, cinq émirs se succèdent à la tête de ce pays (10).
Les Arabes tentent alors de passer des alliances avec l'Aquitaine, pour contrecarrer d'éventuelles attaques des Francs. C’est le cas de l’alliance, entre Manuza et le duc d'Aquitaine Eudes (Manuza épouse Lampégie la fille du duc).


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Troisième expédition : Le Pavé des Martyrs, pour les uns, Poitiers pour les autres (11)


Abd-ar-Rahman, l’ancien lieutenant d’Assamah, devient émir de l’Andalus en 730 (12). Pendant l’été 732 il concentre son armée à Pamplune. Il traverse les Pyrénées par Roncevaux en direction de Bordeaux. Cette dernière ville est saccagée et son gouverneur tué dans la bataille (13).

Eudes, qui se porte à la rencontre d'Abd-ar-Rahman, est battu sur les bords de la Dordogne, non loin de son confluent avec la Garonne. Après cela, Abd-ar-Rahman marche sur St Martin de Tours, sanctuaire des Gaules. Charles Martel, alerté par Eudes, arrête les Arabes au nord de Poitiers. Abd-ar-Rahman meurt dans la bataille. Les armées arabes se retirent vers Narbonne, en saccageant sur leur passage les monastères du Limousin.

Qu'en est-il de Poitiers et de la date 732, événements appris par tous les écoliers de France?
En effet, de toute la présence mouvementée des Arabes dans le sud de la France (Aquitaine, Languedoc-Roussillon, Provence) qui commence aux environs de 711 en Languedoc pour se terminer vers 975 en Provence, on ne retient que la célèbre phrase des résumés de leçon d'histoire : "Charles Martel arrête les Arabes à Poitiers en 732". Alors qu’en 732 les Arabes venus de l'Andalus, sont à leur troisième grande expédition dans le sud de la France, depuis 711.
Chacune de ces expéditions est menée par un émir de l’Andalus en personne : Assamah, ‘Anbaça, Abd-ar-Rahman, qui tous les trois mourront sur le champ de bataille.

L’historien Michel Rouche note que la bataille de Poitiers est importante, surtout pour les Francs : « Ainsi victorieux, il (Charles Martel) triomphe de ses ennemis, c’est à dire des Musulmans et des Aquitains ". Mais avant la bataille de Poitiers, en décimant l’armée du duc Eudes sur les bords de la Dordogne, Abd-ar-Rahman met à genoux le seul rival sérieux de Charles Martel, et Michel Rouche de dire « Sans Abd-ar-Rahman, écrasant Eudes, Charlemagne est inconcevable »(14).
De son côté, Henri Pirenne note que la bataille de Poitiers n’a pas l’importance qu’on lui attribue et « qu’elle n’est pas comparable à la victoire remportée sur Attila »(15).

On peut avancer ici une des raisons de l’échec de l’émir andalou à Poitiers. En effet, à la veille de la bataille, Abd-ar-Rahman n’arrive pas à convaincre ses soldats de se séparer de l’important butin qu’ils ont accumulé lors des batailles précédentes afin que leur esprit ne soit pas préoccupé par sa défense. Ainsi, les Chrétiens remarquent l'importante garde réservée à la protection du butin. En pleine bataille, un détachement de Chrétiens quitte le champ des opérations et se dirige vers le lieu où est déposé le butin. Et c’est ainsi que des soldats arabes les suivent, créant un désordre dans le déroulement des combats. Charles Martel avait donc raison de dire : " Laissez les Arabes se remplir les mains ", se référant à l’important butin pris par eux tout au long des jours et des mois qui précèdèrent la bataille (16).

Reinaud donne dans son livre déjà cité le récit des préparatifs de la bataille de Poitiers (17).


fin du chapitre 1

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Notes du chapitre 1

(1) - Ibn Khaldoun Abd-ar-Rahman (732-808 (Hégire) / 1332-1406 (ApJC), Kitab al ‘Ibar..., 14 volumes, Beyrouth, 1981, Dar al Kitab al-Lubnani, (tome VII, p. 254-255). Retour au texte

(2) - Joseph Reinaud (1795-1867), Invasion des Sarrasins en France et de France en Savoie, au Piémont et en Suisse, pendant les 8ème, 9ème et 10ème siècles - d’après les auteurs chrétiens et mahométans, Paris, 1886, 324 pages, p. 18. Retour au texte

(3) - « La Septimanie à cette période connut les agents arabes du fisc chargés de percevoir le tribut stipulé par les traités de sauvegarde; elle connut également le passage des bandes armées chargées de surveiller la rentrée des contributions. Un calme relatif semble régner dans cette région grâce au jeune roi Akhila, qui était encore souverain à cette période. Ce n’est qu’après la prise de pouvoir d’Al-Horr, désigné (émir de l'Andalus) par le nouveau calife de Damas, et la disparition de Akhila de la scène politique, que la manière forte prit le pas sur la conciliation », Réf: Lacam Jean, Les Sarrasins dans le Haut moyen âge français, Paris, 1965, 217 pages, p. 21. Retour au texte

(4) - Voici comment la chronique rapporte cet événement :
« L'île de Lérins était alors célèbre dans toute la chrétienté par son couvent des moines, qui ne cessait pas de fournir à l'église des docteurs, des évêques et des martyrs. En ce moment, le couvent était sous la conduite de St Porcaire, et l'on y comptait 500 moines venus de la France, de l'Italie et des autres contrées de l'Europe, non compris un certain nombre d'enfants qui venaient s'y former à la culture des lettres. Aux approches des pirates, St Porcaire fit embarquer les enfants et les plus jeunes des religieux pour l'Italie. Quant au reste des moines, le saint, qui n'avait peut-être ni le temps ni les moyens de les conduire ailleurs, les assembla et les exhorta à attendre les Sarrasins, se résignant d'avance au sort que ces barbares voudraient leur réserver », Réf: Reinaud, o.c., p. 70. Retour au texte

(5) - Chakib Arslan, Histoire des expéditions arabes en France, en Suisse, en Italie et dans les îles méditerranéennes, (en arabe), Beyrouth, sans date [introduction datée de 1352 (H) / 1933 (ApJC)], 310 pages, p. 65. Retour au texte

(6) - Al Maqqari at-Tilimçani Ahmad, Nafhーattib min ghusn al Andalus arratib, Beyrouth, 1968, 8 volumes, vol. I, p.235. Al Maqqari meurt en 1041 (H) / 1631 (ApJC). Arslan dit qu'Assamah est tué en 103 (H) / 721 (ApJC), Réf: Arslan, o.c. p. 71. Retour au texte

(7) - Reinaud, o.c., p. 19-20. Arslan dit avoir remarqué en 1930 à Narbonne une rue qui porte le nom de Zama (Assamah), Réf: Arslan, o.c., p. 66. Nous pensons que le nom de famille actuel (Azéma) est à rapprocher de celui de l’émir arabe. D’ailleurs l’actrice française Azéma dit volontiers avoir des ascendants sarrazins. Retour au texte

(8) – L'historien Ibn al-Athir (555-630 (H) / 1160-1232 (ApJC)) dit que ’Anbaça est mort, plus tard, après le raid sur Autun, Ref: Ibn al-Athir ‘izz-ad-Din abul-Hassan, Al Kamil fi at-ta’rikh, 10 volumes plus 1 volume index, Beyrouth, 1982. Retour au texte

(9) - Arslan, o.c., p. 73 et p. 78-­79; Reinaud, o.c. p. 23. Retour au texte

(10) - Ibn Qutiyya, Ta’rikh iftitahーal-Andalus (Histoire de la conquête de l'Andalus), tahqiq Ibrahim Al ibyari, Beyrouth, 1982, 158 pages, p. 38. Ibn Qutiyya, historien andalou, mort en 367 (H) / 977 (ApJC). Retour au texte

(11) - L’endroit de la défaite des Arabes est appelé par eux, Pavé des Martyrs. La bataille avait commencé près de Tours pour se terminer aux environs de Poitiers en octobre 732, Réf: Arslan, o.c., p. 101. Selon les Arabes, la défaite eut lieu au mois de ramadhan de l'année 114 (H) / (732), Réf: Ibn al-Athir, o.c., Vol 5, p. 174. Retour au texte

(12) - Selon Lacam, l’émir aurait poussé Manuza au suicide. Sa tombe ainsi que celle de sa femme Lampégie se trouveraient sous l’église triangulaire de Planés. Cette église située dans les Pyrénées orientales est appelée par les gens du pays la Mesquita. Elle serait l’oeuvre d’un architecte musulman, Réf: Lacam, o.c., p. 78-81. Retour au texte

(13) - Arslan, o.c., p. 89-90. Retour au texte

(14) - Michel Rouche, Des Wisigoths aux Arabes, l’Aquitaine 418-781, naissance d’une région, Paris, 1979, 777 pages, p. 114. Retour au texte

(15) - « Elle marque la fin d’un raid, mais n’arrête rien en réalité. Si Charles avait été vaincu, il n’en serait résulté qu’un pillage plus considérable » , Réf: Henri PIRENNE, Mahomet et Charlemagne, 1961 (1ère édition : 1937), 258 pages, p. 23 et note p. 227. Retour au texte

(16) - Arslan, o.c., p. 83-84. Retour au texte

(17) - Reinaud dit : «  Au printemps de l’année 732, Abderrahmane, à la tête d’une armée nombreuse et pleine d’enthousiasme prit sa route à travers l’Aragon et la Navarre et entra en France par les vallées du Bigorre et du Béarn... ».
« Les abbayes de St-Savin près de Tarbes, et de St-Sever-de-Rustan en Bigorre furent rasées; Aire, Bazas, Oleron, Béarn se couvrirent de ruines. L’abbaye de Ste-Croix près de Bordeaux, fut livrée aux flammes ». « Eudes n’ayant pu contenir l’avance des Arabes, alla invoquer l’aide de Charles Martel. Aux environs de Libourne, les Arabes détruisirent le monastère de St-Emilien; à Poitiers, ils brûlèrent l’église de St-Hilaire... ». « Les Sarrasins se disposaient à faire subir un sort semblable à la ville de Tours, attirés qu’ils étaient par le trésor de l’abbaye de St-Martin, lorsqu’on annonça l’arrivée de Charles Martel sur les bords de la Loire. En présence même de Charles, les Musulmans se précipitèrent sur la ville de Tours. Après huit jours passés à s’observer, les deux armées s’affrontèrent. Les Arabes disent que la bataille eut lieu près de Tours, alors que la chronique de l’abbaye de Moissac situe le combat près de Poitiers... ». « Une ancienne tradition qui a cours à Tours place le théâtre de la bataille dans les environs, au lieu St-Martin-le-Bel », Réf: Reinaud, o.c., p. 41-45. Retour au texte


fin des notes du chapitre 1

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