@@@

Chapitre 5 : Les Sarrasins : de la Provence vers les Alpes, l'Italie et la Suisse

                                                                                                 Accueil


- Effet de la présence des Sarrasins en Provence en ce qui concerne la propriété de la terre
- La Provence, base des expéditions des Sarrasins vers les Alpes : Italie, Suisse

@@@

Effet de la présence des Sarrasins en Provence en ce qui concerne la propriété de la terre

Le départ des Sarrasins donne naissance à de nombreuses seigneuries et de nombreuses fortunes. 
En 965, l’expulsion des Sarrasins de Grenoble et de la vallée de Graisivaudon entraîne une distribution des terres conquises, aux chefs de guerre chrétiens et aux églises (1).
En Provence, le comte Guillaume (dénommé après sa mort, père de la patrie) récompense les chefs de guerre en leur attribuant les terres occupées jusqu’alors par les Sarrasins. Gibelin de Grimaldi, d’origine génoise, reçoit des terres du fond du golfe de St-Tropez, d’où le nom de Golfe de Grimaud. On cite également un guerrier chrétien bénéficiaire, qui devient seigneur de la ville de Castellane dans le département des Basses-Alpes. Les églises ne sont pas oubliées lors de la distribution des terres et les évêques de Fréjus et de Nice reçoivent beaucoup de terres (2).
Dans certains cantons qui se trouvaient sans habitants, la foule se présenta pour occuper les terres vacantes car il n’existait plus de titres de propriété. Le comte Guillaume intervient et partage les terres entre les bourgeois, les seigneurs et les églises.
Après l’expulsion des Sarrasins, on recommence à cultiver la terre (surtout en vignes, les plantations d’oliviers ne datant que d’une époque postérieure). Les cultivateurs sont des possesseurs nouveaux, bénéficiant du partage des terres reconquises (3).
Et c’est ainsi, que l’invasion sarrasine a joué un grand rôle dans le développement de la féodalité provençale (4).

Haut de page

@@@


La Provence, base des expéditions des Sarrasins vers les Alpes : Italie, Suisse.

Incursions sarrasines à partir du Fraxinet (Philippe Sénac, Provence et piraterie sarrasine, Paris, 1982, 95 p., p. 37). 

  

 Cependant on ne peut étudier la présence des Sarrasins en Provence, sans parler de leur présence également en Suisse et en Italie du nord.
Les Sarrasins tiennent les régions frontalières entre la France, l’Italie et la Suisse. Grâce à cette position, ils jouent un rôle important dans les rapports de force entre les rois d’Arles (qui gouvernent la Provence) et la Lombardie.

C’est depuis la Provence que les Sarrasins vont s’avancer vers les Alpes. En 906, ils traversent les gorges du Dauphiné, et franchissant le Mont-Cenis, s’emparent de l’abbaye de Novalèse, sur les limites du Piémont, dans la vallée de Suse. Novalèse devient pour eux une nouvelle base (5).
La Maurienne, en Savoie, est également occupée par les Sarrasins. La Tarentaise se trouve en proie aux mêmes ravages (6).
Dans les Alpes, on trouve plusieurs dénominations qui rappellent le séjour des Sarrasins (7).

Les communications entre la France et l’Italie deviennent difficiles et dangereuses. A cette époque, en France, en Espagne et en Angleterre il y avait un usage : les religieux et les personnes pieuses, faisaient un pèlerinage à Rome. Mais depuis l’occupation des passages des Alpes par les Sarrasins, les voyageurs en général et pas seulement les pèlerins étaient exposés à des péripéties, malgré leurs organisations en caravanes, souvent armées (8).

 Quelques lieux frontières entre la Provence, la Suisse et l'Italie

 En 921 les Sarrasins s’emparent du col du Grand St-Bernard à près de 2500 mètres d’altitude (9). Cette position leur permet de jouer le rôle d'arbitre dans le conflit entre le comte Hugues de Provence et le marquis Bérenger II d’Ivrée pour accéder à la couronne royale d’Italie.
En 936 les incursions sarrasines se font en direction du sud-est (Acqui) (10).
Dans la même année, les Sarrasins s’établissent à Frassineto Pô (au Piémont) (11). De 943 à 970, les Sarrasins dominent la Vallée d’Aoste. Il est probable qu’ils contrôlèrent le col du Simplon (12).
L’Italie du nord n’est pas seule à subir les expéditions des Sarrasins. La Suisse aussi est le théâtre de leurs actions. Peu de Suisses savent que des Sarrasins s’installèrent sur leurs terres, il y a 1000 ans (13).
Les Sarrasins, en remontant la Durance pour traverser le Dauphiné, débouchent sur le lac Léman et progressent jusque dans le Jura vaudois et neuchâtelois où divers lieux rappellent leur présence (14).
En 936, à partir des Alpes, des Sarrasins pénètrent jusqu’en Alémanie (15). Ainsi, vers 939, on peut dire que le territoire occupé par la Suisse actuelle, est sous la domination des Sarrasins qui lancent des détachements légers vers St Gall (près du lac Constance) (16). En 939, les Sarrasins pénètrent dans le Valais. Ils s’avancent jusqu’au centre du pays des Grisons, où le nom de famille Sarrats, est encore en cours aujourd’hui (17).
Les Sarrasins contrôlent La Via Mala empruntée au moyen âge par des pèlerins et des marchands. Ainsi l’abbaye de Disentis ainsi que celle de Coire furent dépouillées de leurs biens (18).
Dans le trésor de la cathédrale de Coire, l’une des pièces constituant une chasuble contient de fines ornementations avec des caractères arabes. Cette pièce proviendrait d’une ancienne cape arabe (19).
Et dans l’évêché de Coire, il y a, à la sortie sud de la Via Mala, un lieu-dit appelé Chams (Soleil, en arabe)(20).
Vers l’an 960 les Sarrasins évacuent le mont St-Bernard.

Après la chute de la Garde-Freinet en Provence, le pape Jean XVIII prie les Génois en 1004 de mettre fin à l’occupation de la Corse et de la Sardaigne par les musulmans.
Un an plus tard, Pise demande l’aide des Génois pour expulser les Sarrasins hors des côtes ligures et toscanes (21).

Haut de page

fin du chapitre 5

@@@

Notes du chapitre 5

(1) - En 965, le prélat Isarn organise la répartition des terres. « Certaines familles du Dauphiné, telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter l’origine de leur fortune à cette espèce de croisade ». En vertu de son droit de conquête, Isarn se déclare souverain de Grenoble et de la vallée du Graisivaudan et ses successeurs garderont une partie de ces privilèges jusqu’à la Révolution, Réf: Joseph Reinaud (1795-1867), Invasion des Sarrasins en France et de France en Savoie, au Piémont et en Suisse, pendant les 8ème, 9ème et 10ème siècles- d’après les auteurs chrétiens et mahométans, Paris, 1886, 324 pages, p. 198-199). Retour au texte

(2) - Ibid, p. 209-210. Retour au texte

(3) - « Donc, lorsque la nation païenne fut expulsée de sa terre », dit une notice conservée dans le Cartulaire de St-Victor de Marseille, « c’est à dire du Frainet, et que le pays de Toulon commença à être peuplé et cultivé par les laboureurs, chacun selon ses propres forces s’emparait de la terre, et franchissait les justes limites de ses possessions. C’est pourquoi, ceux qui se trouvaient les plus puissants se querellaient et luttaient l’un contre l’autre, prenant possession d’autant de terre qu’ils pouvaient, c’est à savoir le vicomte Guillaume, et Pons de Fos. Le dit Pons, se rendant auprès du comte (de Provence) lui dit : « Seigneur comte, voici la terre délivrée du joug de la nation païenne. Elle a été remise en ta main par donation du roi. Nous te prions de t’y rendre, pour fixer des limites entre les châteaux et les bourgs, et la terre de l’Eglise. Car c’est à toi qu’il t’appartient de fixer des limites, et de distribuer à chacun selon ce que bon te semblera », Réf: R. Poupardin, Le royaume de Bourgogne (888-1038), Paris, 1907, 510 pages, p. 109-110. Retour au texte

(4) - Ibid. Retour au texte

(5) - Les cinq cents moines de Novalèse fuient leur monastère, en prenant avec eux, leurs trésors qu’ils cachent à Turin et à Brème, Réf: Les Sarrasins à travers les Alpes : fouilles et glanes dans l'histoire musulmane, par J.Pierre Sandoz, Stäfa 1993, 96 pages (traduit de l'allemand), p. 38. Retour au texte

(6) - Invasion des Sarrasins, o.c., p. 173. Retour au texte

(7) - De nombreux toponymes rappellent la présence des Sarrasins dans les Alpes. Dans la vallée de Suse, à Borgone, on trouve « Il Bosco del Mahometto ». De l’autre côté de la vallée, pas loin du village Villar-Focchiardo, on découvre des gravures rupestres rappelant la présence des Sarrasins dans cette région, Réf: Les Sarrasins à travers les Alpes, o.c., p. 37-38. Retour au texte

(8) - En 911, un archevêque de Narbonne ne put se mettre en route à Rome, à cause de la présence des Sarrasins. « Les barbares occupaient tous les passages des Alpes ; et si on tombait en leur pouvoir, on risquait d’être mis à mort, ou du moins on était taxé à une forte rançon », Réf: Invasion des Sarrasins, o.c., p. 164.
Vers 920, des pèlerins anglais, se rendant à Rome, périssent dans les défilés des Alpes. A la même époque, il en fut de même pour des pèlerins rhénans, Réf: B. Poupardin, Le royaume de Provence sous les Carolingiens (855-933), Paris, 1901, 472 pages, p. 264. Retour au texte

(9) - Le grand St-Bernard, appelé jadis Mont-de-Jupiter, est situé entre le Valais et la vallée d’Aoste, il sert de communication entre la Suisse et l’Italie. Maîtres de cette position importante et des autres passages des Alpes, les Sarrasins se répandent dans les contrées voisines. Retour au texte

(10) - Les Sarrasins avancent à cette époque jusqu’aux frontières de la Ligurie. Sous la conduite d’un chef appelé Sagitus, ils envahissent Aqui, Réf: Invasion des Sarrasins, o.c., p. 171.
Par le col de Tende et la vallée Vermenagna, ils arrivent à Cunéo. L’autre axe de progression avait pour point d’attache, Varigotti, situé sur la côte ligure au nord de Finale ligure. Ce point d’appui s’est développé simultanément à celui de Fraxinet, mais il fut abandonné sous la pression des Lombards et des Francs entre 942 et 954, Réf: Les Sarrasins à travers les Alpes, o.c., p. 38. Retour au texte

(11) - La fortification sarrazine de Frassineto située sur le Pô était le point de départ des expéditions vers l’ouest et l’est, Réf: Ibid, p. 39. Retour au texte

(12) - En effet, une des localités se nomme Gaby (Al-Gaby signifie en arabe, perception, péage). On sait que les Sarrasins imposèrent des péages aux voyageurs pour le passage des cols qu’ils contrôlaient, Réf: Ibid, p. 15. Retour au texte

(13) - Dans la vallée de Saas, un sommet de plus de 4000 mètres s’appelle Allalinhorn. Certains auteurs lui donnent une origine arabe : Allalain de l’arabe Al’aïn qui signifie source. Les Sarrasins auraient pu donner ce nom à cette montagne aux sources abondantes et intarissables. Toujours au pied de ce massif, dans la vallée de Saas, se trouve une petite localité : Saas Almagell, de l’arabe Almahall (lieu ou stationnement). Cette localité fut probablement un centre sarrazin et peut-être un verrou entre l’Italie et le Valais. En effet, plus au sud on pouvait atteindre l’Italie par le col Moro, longeant le mont du même nom, Réf: Ibid, p. 14-16. Retour au texte

(14) - Les Roches Sarrazines près des Verrières, la Vy Sarrazin entre Vaulion et Juriens, voie romaine, et le Canal des Sarrasins, nom donné à un étang près de la ville d’Orbe. Près de Genève, il y a la Pierre des Sarrasins, un rocher sur le Salève. En France, la Bresse fait mention de : Maison des Sarrasins, Fort Sarrasius, Côte des Sarrasins, Goulet des Sarrasins. Du côté suisse il y a le Creux des Sarrasins près de Develier. A Yverdon apparaît vers 1572 le mur des Sarrasins. Avenches possède deux murailles des Sarrasins, Réf: Ibid, p. 24. Retour au texte

(15) - Le royaume de Provence, o.c., p. 266. Retour au texte

(16) - Le royaume de Provence, o.c. p. 266. A cette époque, la Suisse faisait partie du royaume de la Bourgogne transjurane. Retour au texte

(17) - Des familles d’origine sarrazine persistent avec le temps, en particulier à Genève et à Bâle. Le savant et philosophe genevois appelé par les Suisses Abou-Zit, (de l’arabe, Abou-Zayd) est originaire d’une famille sarrazine de Toulouse où ses ancêtres avaient exercé la médecine. Il est contemporain de Voltaire et Rousseau. La famille d’Abou-Zit s’était convertie au protestantisme après la défaite des Sarrasins. Lorsque Louis XIV expulsa les protestants de France, Abou-Zit partit avec d’autres à Genève. Le Journal de Genève rapporte que Voltaire lui demanda avis sur des questions scientifiques et philosophiques. Il existe par ailleurs, une correspondance entre notre savant et Jean-Jacques Rousseau. Aujourd’hui, une rue à Genève porte son nom, Réf: Chakib Arslan, Histoire des expéditions arabes en France, en Suisse, en Italie et dans les îles méditerranéennes, Beyrouth, en arabe, sans date [introduction datée de 1352 (H) / 1933 (JC)], 310 pages, p. 228. Retour au texte

(18) - En 956, Othon I le Grand (912-973), empereur du Saint-Empire romain germanique, donne à l’évêque Waldo, en dédommagement des dégâts causés par les Sarrasins depuis de longues années, les revenus de deux églises. L’une d’elles, celle de St-Martin à Dzilis, renferme le plus ancien plafond en bois de style roman en Europe, Voir : Via Mala : Menaces de l’espace alpin d’André Rueddi et Béatrice Bruchez, documentaire-télé suisse diffusé par la chaîne de TV franco-allemande Arte, le samedi 4 octobre 1997. La Via Mala ou « Mauvaise Route » est située dans les Alpes de la Suisse orientale. Retour au texte

(19) - Voir photo de la chasuble dans le documentaire-télé cité dans la note 18. Retour au texte

(20) - Voir : documentaire-télé cité dans la note 18. Retour au texte

(21) - Les Sarrasins sont battus à Luni, près de Carrata, Réf: Les Sarrasins à travers les Alpes, o.c., p. 39. Retour au texte


fin des notes du chapitre 5

visite(s)